text

Ses études aux Beaux Arts de Toulon conclues, Guillaume Mathivet s’est engagé dans des pratiques de street art. Cette sortie du système coïncide évidemment avec l’intention, symboliquement, de libérer son art personnel de carcans tutélaires.

Problème : l’artiste cultive une double identité en étant à la fois un artiste public et un artiste d’atelier. D’une part, il est féru de peintures murales, de graffitis et de tags, d’autre part , il est artiste peintre travaillant sur toiles. Qu’une pratique s’affiche publiquement en se fondant dans la ville, l’autre se retire et s’isole sur son créateur. De ces deux engagements, Mathivet dit en substance « J’aime pas le street (sic), on oublie les problèmes de peinture…(ce que je mets) dans mes tableaux rappelle la rue…mais c’est autre chose.»

Autre problème : ses outils de création et de réalisation sont les mêmes pour les deux identités : il emploie des bombes de peintures aérosol de diverses couleurs. Il s’ensuit qu’il importe la rue dans l’art, ou bien il exporte la peinture dans la ville. Tout cela ne peut que mettre en tension le sens, la forme et l’aspect esthétique de son travail. Même sentiment avec l’autre fait de recomposer son métier de peintre en important des techniques qui lui sont en principe extérieures : « Mes tags ne sont pas faits au pinceau. » Des questions méthodologiques et ontologiques sur la finalité des productions suggèrent une aporie de la nature et des perspectives des œuvres. Peut-être s’agit-il de la fin vs le sens ou la destination que Guillaume Mathivet imagine pour l’art ? Et, à fortiori, pour le spectateur de ses œuvres possiblement placé devant deux sortes d’artistes ?

Difficulté supplémentaire : les techniques utilisées mises à part, il y a, selon lui, peu de rapports esthétiques ou de communes références d’un univers à l’autre, entre l’activiste urbain couvrant les murs de ses graffitis et l’artiste d’atelier inventant des images réputées plus intimes. Les codes sont différents, mais « Chaque graffiti est une touche de peinture » assène t-il. La question se pose alors de savoir dans quel cas il s’estime artiste. Se considère t-il plus artiste dans l’un ou l’autre des deux mondes qu’à l’entendre il fréquente de manière égale? Retour au problème précédent ? Aporie dans son art encore : « (dans mes tableaux vs ma production en atelier) je veux conserver l’esprit de contestation du graffiti (urbain)…sans qu’il soit lisible ! » Où est l’artiste ? Dans la rue ? Dans son atelier ? Partout ?

Guillaume Mathivet s’appuie sur les possibilités artistiques de la peinture en bombe aérosol qu’il connaît avec le street art. Les œuvres qu’il compose et produit en atelier exploitent autant les effets de vaporisations que de pochoirs qui signent naturellement leur usage. Ses tableaux ont en d’abord été étudiés et esquissés sur des feuilles conservées dans un registre. Aux deux bouts de cette chaine, qu’elles soient seules ou qu’elles intègrent un polyptique, les œuvres réalisées en atelier se présentent comme des configurations abstraites mêlées d’écritures et de graphismes dont les tracés déliés évoluent sans adresse. Colorées avec modération, les formes se répondent en s’activant esthétiquement, suscitant en écho des décrochages souvent métaphoriques « Je voudrais faire oublier qu’on parle de graffiti » dit-il à ce propos. Que ce soit à travers son aspect et son support mural ou toilé, son mode d’exposition prévu, le statut du travail suffit pour qu’on conçoive que l’artiste conserve en mémoire certaines beautés aussi opportunes que ses rencontres murales urbaines « (Je peins) dans une idée de paysage…» se souvient-il dans un lapsus sensible.

Dans chaque tableau, comme sa formation d’origine le laisse entendre, les motifs, seuls ou groupés donnent l’impression de flotter. Leur position dans l’espace est cependant mobilisée de façon chaque fois particulière, la formation d’origine de l’artiste témoigne là d’un savoir faire qui ne se dissimule pas. Certaines positions sont explicitement décrites au moyen de formes géométriques en perspectives qui rappellent des murs, d’autres sont induites ou signalées par diverses occupations de la surface disponible, en l’occurrence des disséminations ou des dispersion calculées. Par d’évidents effets de placement et de sectorisation, quelquefois par les grandeurs contrastées ou l’effet produit par un objet peint isolément, l’attention se focalise sur une partie arbitraire de la surface. Décrits au moyen de pans monochromes subjectivement orientés, les premiers effets sont censés symboliser une urbanité réactive, faite de parcours et d’arrêts furtifs devant les toiles fictives de murs qu’on peut transformer en peintures. Les suivants « attendent » la sensibilité individuelle du spectateur, parient avec sa sensibilité. Toute la subtilité des connaissances de Guillaume Mathivet consiste à faire ironiquement de ses tableaux des ombres détournées de ses périples urbains : « Dans (mes tableaux) mes graffitis peints, ça rigole et ça rigole pas. » En même temps, devenus avec lui et à notre insu graffitistes, et d’un souffle pictural unanime visuellement partagé, nous voilà promus poètes graphiques.

Guillaume Mathivet aspire t-il à vouloir libérer en lui deux mondes, l’un nominal et l’autre onirique, à travers des appropriations du réel aussi expéditives que subjectives. Avec la séparation symbolique de ses deux ateliers, ses inspirations, dans la tradition de sa formation académique et sa mise entre parenthèses, il se sait évoluer parmi des objectifs idéologiquement divisés. L’éventail des effets visuels aidant et l’ironie comme véhicule d’expression, la finesse de sa pratique et ses façons particulières de déplacer son travail de l’un à l’autre des mondes sur lesquels il s’appuie peuvent interpeller. Mais avec l’usage exclusif d’outils toujours identiques et des effets d’expressions qu’il dit chaque fois lui suffire « en toutes circonstances », l’esthétique allusive de son travail visuel suggère davantage l’intérêt d’une personnalité insigne que deux sortes de paysagisme…

Demeure donc chez Guillaume Mathivet cette revendication d’être artiste peintre, à travers son passage évidemment inoubliable aux Beaux Arts et aussi à travers une attache plus profonde encore qu’il ne l’imaginait lui-même dans son projet de produire des tableaux autonomes. La rigueur de leurs abstractions fait réapparaître par superposition et association une culture artistique avérée et intuitive. Selon qu’il l’exerce en « extérieur » ou en atelier, son travail entremêle ainsi partout et alternativement des formes d’expressions aussi implicites que personnelles. Par rapprochement ou voisinage, on songe à des expérimentations d’artistes réputés constuctivistes et liés au Bauhaus, à des pratiques proches du lettrisme, des collages « Fluxus » revisités…

Comme le sceau d’un artiste extrême oriental, c’est avec un sens de l’audace et un pari assumé pour une sorte d’esthétique du « souffle-esprit » que, dans ses ateliers extérieur et intérieur, Guillaume Mathivet ose concevoir pour lui-même son langage d’artiste. De même, davantage qu’un logos* et un style visuel, il ose s’exposer aussi naturellement « street plasticien » qu’artiste dans son antre. Ces deux facettes créent un « entre-deux » aussi imaginaire qu’inséparablement fluide et dispersé. Partant, c’est avec fermeté et souplesse que, dans l’isolement de l’atelier et sous ses cieux paradoxalement ouverts à toutes les stratégies de créations, il réfute avec autant de finesse que de conviction l’idée d’une pratique uniquement spontanéiste. A l’opposé de l’anonymat des plasticités urbaines ou de l’esseulement dans l’atelier d’artiste, son travail d’auteur et l’esprit du graffiti dont il entend faire une méthode critique l’engagent dans des références qui sont, pense t-il, aussi communes que libertaires. Avec l’exposition simultanée de ses deux pratiques, l’une évoluant comme une apparence et l’autre à travers des faits d’auteur, l’aporie qu’on signalait en préambule trouve peut-être ici un début de réponse : Mathivet semble s’appuyer autant sur un art de l’instant que sur un art intemporel, sur des peintures de vies indéfiniment passantes et sur des tableaux limités. On observera qu’il peut s’agir d’une tentative de redéfinition de la beauté, plus ouverte et plus ambitieuse qu’une œuvre fermée, qu’il s’agit d’inclure l’esprit de transformation reconnu aux paysages peints chinois, ce je ne sais quoi « qui fait éprouver la vie dans son essor »**

Murs urbains, murs symboliques de l’antre dans l’atelier, de la toile tendue pour être peinte – Las meninas, Vélaquez – mur du sujet qui advient en vis à vis de l’artiste devant « l’œuvre en train », nul obstacle, pas d’opacité de principe à faire acte de transgression du banal, à lui opposer dialectiquement sa beauté supposée et passagère. Par les maillages de ses pratiques conventionnelles, par les codes d’une libre expression revendiquée, la façon qu’a Guillaume Mathivet d’imposer sa peinture consiste à la rendre potentiellement susceptible et polémique pour le spectateur. Et il le sait !

C’est pour ces raisons que sa peinture avance, aussi captivante qu’appréciable.
Alain Bouaziz, juillet 2016,Propos sur la peinture potentiellement polémique, Aponia, Centre d’arts contemporain de Villiers sur Marne 2016.

Guillaume Mathivet arpente les rues, attentif au dialogue perpétuel de repassage permanent des peintures de la rue. Il prélève en archéologue contemporain une collection de codes picturaux du graffiti qui constitue son vocabulaire. Il rejoue sur ses toiles les collisions d’images, de surfaces peintes, repeintes ou effacées. Pioche sur ses carnets dans le grand mille feuilles d’images des murs. Il travaille sur différents supports, toiles ou bâches industrielles. Il joue avec la superposition des couches et les recouvrements à la manière des artistes successifs qui composent dans une collaboration anonyme les œuvres de la rue. Dans son processus de travail, Guillaume Mathivet, recrée les conditions d’une peinture du dehors avec ses différences météorologiques. Ainsi il mouille certaines toiles avant de vaporiser dessus sa peinture aérosol. Il efface les motifs qu’il peints à la manière des entreprises de nettoyage des rues laissant sur la toile, la trace fluorescente d’un fantôme joufflu, il réinterprète les harmonies colorées aux écarts aléatoires des murs de la ville. Les collisions colorées de l’atelier, les relations qui s’y créent entre les matériaux n’échappent pas à l’observation permanente du peintre et entrent aussi dans ce jeu de composition. Il tend sur des châssis les chiffons imbibés de peinture et de solvants qui ont servi à effacer les toiles, les associe à d’autre toiles comme une sorte de code couleur de ses peintures, nous laissant un morceau de la palette de cette complexe cuisine.
Romain Trinquand, Surface Monstre, Pontault Combault 2014.

LIBRES MEDITATIONS à partir des peintures de GUILLAUME MATHIVET

« Je crois qu’à notre époque, faussement lumineuse et rassurante, qui veut, à chaque étape, exorciser la mort et la fragilité de la vie parmi les couleurs criardes, les surfaces pâles et ternes, les lumières violentes qui cernent notre quotidien, il nous reste à trouver un chemin dans l’interstice des choses faites à l’homme »

Roberto PEREGALLI

Baudelaire, dans ses considérations esthétiques qui représentent une figure de l’artiste moderne, nous désigne l’œuvre comme l’expérience paradoxale, quasi introuvable mais impérieuse, d’un nouage entre permanence et impermanence.

Ainsi, le poète appendu au spectacle de la ville, tout en déférant à l’inactualité du grand art qui s’éloigne mélancoliquement, signe l’irruption de la modernité par l’intermédiaire de l’artiste, ce marcheur des rues dont l’œuvre nous dévoilera l’expérience décisive des apparitions fugitives et imprévisibles.
Alors, la peinture de Guillaume MATHIVET, nous l’interprétons dans la descendance de cette subtile poétique baudelairienne à propos de l’alliance entre l’art et la rue.
Le peintre, arpenteur des villes, nous signifie une particulière attention aux signes occultes de passages, ces marques de présences anonymes autant que fugitives qui tiennent certainement à leur secret intouchable.
Les graffitis, écritures insistantes et signatures codées, observés aux murs, emprises dans le battement entre puissance d’inscription et geste d’ effacement, seront matière première pour la quête picturale de l’artiste, qui vient poser la figure comme une opération paradoxale entre le stigmate (stigma : la marque) et la résistance du fantômatique.
Nous avons été touché par cette peinture du chemin et de la clandestinité , porteuse de la tension entre figure et infigurable, nécessaire au témoignage pour notre époque d’une œuvre qui ne serait pas que puissance hypnotique d’image, bon objet d’illusion, narcissiquement complaisant.
N’est-ce pas reprendre le parcours initiatique de la contemplation des ruines, ce théâtre des questions cruciales, pour nous représenter l’urgence d’une considération pour le fragile, le presque invisible, la trace qui nous donne à voir la simultanéité émouvante du manifeste et du disparaissant ?

J.R LOTH – Juillet 2012

Le Street art ou art de la rue est né de la volonté d’exprimer une liberté d’expression qui transmet des messages en général caractérisés par une immédiateté de l’acte créateur. Souvent opposés et parfois assimilées à des actes de vandalisme, ne sont pas rares cas où les autorités locales par son effacement, ont accomplies des réalisations elles même d’un grand intérêt.
Animé par un fort esprit ironique, Guillaume Mathivet fait des graffitis avec de la peinture grise de façon à reprendre comment les graffitis ont été effacés à l’initiative publique, initiatives de la ville. Le thème de son travail s’inscrit dans ce sens, le graffiti est recouvert par un élément (badigeon) géométrique gris qui est devenu un élément récurrent dans son œuvre. Dans une affirmation de la liberté par rapport aux barrières de la censure, vient entrer dans son travail l’utilisation de grilles et grillages, décliné en éléments plastiques apposés sur la toile, ou en tant que filtres qui se chevauchent et permettent une exploitation voilée. La coercition et de dénoncer le rappel de manifestations artistiques non-institutionnelles. L’attention de l’artiste est de plus en plus orientée vers les travaux sur la préservation de la mémoire historique qui est mis en œuvre selon deux principes : Dans des transferts de phase créative sur la toile ce qui est destiné à disparaître des murs, chassé par des badigeons négligeant le travail accompli. Et sa détérioration partielle, interdisant aux graffitis d’être des acteurs et témoins du passage du temps.
La prise de conscience de la dégradation inévitable des choses l’a conduit à supprimer une partie de la couleur, et couleurs après couleurs, après un premier projet, la recherche d’un équilibre entre une coloration emprunté au paysage urbain et le monde en constante évolution autour de lui.

Danilo Jon Scotta (Trace contemporanee, San Vito Al Tagliamento, Italie, Juin 2012.)

Guillaume Mathivet oscille entre références classiques à l’histoire de l’art, à la littérature et une pratique plastique directement issue de codes urbains contemporains propres au Street art.
Il évoque une attitude contemporaine qui tend à développer des techniques d’effacement pour faire table rase des graffitis qui investissent l’espace urbain. En laissant partiellement apparaître des graffitis après qu’il les ait recouverts au moyen d’aplats colorés, Guillaume Mathivet crée des tensions révélatrices d’une dualité constante qui, comme il le signifie, symptomatise un phénomène de réaction souvent plus visible que l’action même de graffer.
L’œuvre de Guillaume Mathivet se détermine sur ce terrain de contrastes. Les couches de peinture effacent le graffiti encore suggéré en quelques points de la toile. Guillaume procède d’un double geste de création/destruction qui participe systématiquement à l’élaboration de l’œuvre et subsiste jusque dans l’achèvement du tableau.

Stéphanie Dauget (Galerie Eponyme, VIII, 266-366, Juin 2008.)